‍ ‍27/09/2026 / Pro/prose magazine

« Peu importe qui tue qui, c’est inacceptable »

ou

Que restera-t-il de nous lorsque tous les récits tomberont de Salah Al Hamdani

Par Thibault Jacquot-Paratte

« Que restera-t-il de nous lorsque tous les récits tomberont ?» C’est une question – c’est aussi le titre du recueil de Salah Al Hamdani publié cet été 2026 aux Éditions la Kainfristanaise. Sous-titré Lettre à un ami juif, nous pouvons déjà sentir un sujet brûlant du moment : Palestine-Israël. Ce serait néanmoins réducteur, à mon sens, de dire que la signification du recueil s’étend uniquement à ce conflit.

« J’ai appris que le mal

ne commence presque jamais par le chaos

mais par l’habitude

par la normalisation progressive de l’injuste

par ce moment discret

où l’esprit cesse de s’indigner »

(p.43)

Car ce recueil n’est pas militant. L’on n’y retrouve pas de prise de position pour ou contre un camp. Nous y retrouvons une prise de position humaniste, qui s’oppose simplement au mal, à la haine, aux conflits, quels qu’ils soient, pour qui, pour quoi… Bien entendu ceci a comme résultat que les poèmes se dressent avec les Gazaoui.

« L’injustice des hommes

se cache toujours derrière de grands prétextes :

La doctrine

l’histoire

et la falsification du sacré

je n’écris pas contre ta foi

ni d’un lieu de déni ou de colère

je t’écris parce que j’ai peur

que dès qu’un Dieu avance d’un pas

la responsabilité de l’être humain recule »

(p.32)

La suite poétique qui constitue cette lettre, ce recueil, retrace l’amitié entre le narrateur, et l’ami juif. Originaires du même lieu, ces deux individus deviennent réfugiés avant de se retrouver de longues années plus tard. L’un dans Israël, nation relativement jeune mais dont les récits nationaux remontent loin.

« On t’a dit que vous partiez pour survivre

et que vous deviez achever votre vie sur une terre promise

celle d’une histoire ininterrompue il y a plus de deux mille ans

Tu as grandi avec un narratif prêt à l’emploi

une maison bâtie sur la peur d’être victime »

(p.11)

« J’ai choisi l’exil comme un naufragé choisit une planche cassée

non par amour pour la mer

mais par refus de la noyade »

(p.12)

La question de notre propre survie, se mêle à la vision de se retrouver réfugié, puis à celui des conflits armés. Qu’est-ce qui nous différencie d’eux ? Pourquoi devrions nous être davantage pour certains humains, et contre d’autres humains ? Le recueil se positionne uniquement en cette manière : refuser l’inacceptable. Les interrogations et les conclusions du narrateur s’adressent autant au lecteur qu’à l’ami à qui la lettre s’adresse. 

Accessible, écrit dans un langage sans fioritures, le recueil va droit au but, et relève du bien dit. Si pour des lecteurs de poésie actifs, le texte peut sembler un peu trop épuré, le style est indéniablement adéquat, puisque, ici, le sens prime sur la forme. Il s’agit d’un recueil qui s’adresse davantage au grand public, et qui mériterait de rejoindre un grand public ; de faire parler, et d’intégrer les débats. Pourquoi ? Car dans tout conflit, il semble que l’objectif devrait principalement être retrouver la paix… Ou devrait-on dire que nos objectifs devraient être éviter les conflits ? Je me risque à sursimplifier le sens du recueil, donc j’en resterai à dire que plus de lecteurs méritent de lire ce livre. 

Si je devais apporter une critique, ce serait que la question qu’est le titre (« que restera-t-il de nous lorsque tous les récits tomberont ? », n’est pas autant développée qu’elle aurait pu l’être, je crois. Les questionnements de ce qu’est une construction sociale, une construction identitaire, ou une identité (individuelle et collective), est présente, mais reste un peu discrète – cela alors que le titre est très évocateur à ce niveau. Aucun besoin d’aller aussi loin que de remâcher Castoriadis et L’institution imaginaire de la société ; j’ai simplement l’impression que pour le lecteur moins politique, ou le lecteur qui n’a jamais été mené à questionner les récits nationaux, et les constructions identitaires, ces thèmes pourraient passer inaperçus, et le titre pourrait rester un point d’interrogation. J’aurais davantage aimé entendre la voix du narrateur sur le sens de quand les récits tomberont.

« L’histoire, je l’ai comprise – enfin presque –

n’est pas seulement une succession d’événements

mais une épreuve morale permanente

où chaque époque demande à l’homme

ce qu’il accepte

et surtout ce qu’il refuse »

(p.46)

Que restera-t-il de nous quand tous les récits tomberont ?

Lettre à un ami juif

poèmes de Salah Al Hamdani, Éditions La Kainfristanaise, Lieusaint, 2026

Une contribution de Thibault Jacquot-Paratte | Né en Acadie, au Canada, en 1993, Thibault Jacquot-Paratte publie depuis une dizaine d’années des poèmes et des nouvelles, en revues et en anthologies, en français ainsi qu’en anglais. Son plus récent recueil de poésie Antéaurore est récemment paru aux Éditions Basic Bruegel, collection Chapbook.

https://proprosemagazine.wordpress.com/2026/09/27/peu-importe-qui-tue-qui-cest-inacceptable/?fbclid=IwY2xjawUoLcZleHRuA2FlbQIxMQBwZG9mBWJyaWQRMFRnaldZZ2xWT1ZZNjFFandzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEe6eKu1xCtU3y9xnvwJ7I4O0Xhuxt2wlWwD_G7UlDIvAD43IIKaMDcTY2jXqw_aem_XZctqRPN0kG4AHUdDNXk9A