Note de lecture par Calou Semin
Que restera-t-il de nous lorsque tous les récits tomberont ?
Une lettre à un ami juif
Salah Al-Hamdani, Éditions La Kainfristanaise 2026
On ne trouvera pas dans ce petit recueil les images particulièrement amples et souvent visionnaires qui caractérisent la poésie de Salah-Al-Hamdani, mais un texte singulièrement puissant de par son authenticité et sa profondeur.
Le titre et le sous-titre (Lettre à un ami juif) évoquent, comme dans un miroir inversé, les deux parties, qui sont aussi deux dimensions bien distinctes du texte.
La première partie évoque de manière touchante cette enfance similaire, avant l’exil qu’ils connaîtront tous deux, qui unit les deux protagonistes qui deviendront poètes :
« Nous étions simplement deux enfants
modelés dans la terre du Tigre
tatoués par la poussière des ruelles de la Mésopotamie
issus de cette pauvreté noble qui rend les petites choses si grandes »
La seconde s’interroge sur les circonstances de la rupture progressive, et les limites qu’il peut y avoir à l’amitié. L’anéantissement de Gaza et le meurtre de masse des Palestiniens constituent une fracture pour une conscience aussi droite et intransigeante que l’est celle de Salah Al-Hamdani.
« Le silence entre nous
n’a pas été paisible
Il s’est rempli de tout ce qui n’avait pas été dit
Des enfants morts et blessés dont on n’a pas
prononcé les noms
Des maisons démolies devenues des chiffres »
En homme de théâtre et en poète, l’auteur a mis des mots sur cette fracture qui s’est installée. Avec distance et sans violence, il analyse les raisons qui ont poussé chacun à ne plus pouvoir communiquer avec l’autre sur l’essentiel.
Dans les deux mouvements, l’Histoire apparaît comme un élément tragique qui dépasse de beaucoup les destinées humaines. La dimension d’auto-analyse psychologique poussée ne laissera personne indifférent car, à des degrés divers, c’est un problème moral universel que celui d’une conscience confrontée à ce choix qui consiste à établir une limite entre l’acceptable et l’inacceptable. Et ceci, en dépit des multiples liens, appartenances et interdépendances qui définissent chacun de nous.
« Je n’écris pas pour accuser
ni pour absoudre
mais pour témoigner »
La tristesse se double d’un autre deuil, très lourd, qu’il a fallu faire : celui de la poésie dont il avait cru qu’elle « […] pouvait, sinon sauver le monde [du moins] planter les germes de sa reconstruction »
Elle débouche sur une profession de foi réaffirmée :
«Je crois à cette résistance discrète
qui maintient l’homme debout
même lorsqu’il tombe
même lorsqu’il est seul »
C’est un beau travail éditorial, sobre et soigné, que nous propose ici La Kainfristanaise.
Et, sous sa couverture d’un vert très doux, un petit livre incandescent.
Calou Semin , août 2026